Béatrice MENDO : « L’argent n’a pas d’oreilles et autres contes », un livre qui nous replonge dans les contes comme au bon vieux temps

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Béatrice MENDO
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L’astre du jour achevait sa traversée récurrente dans la voute spatiale et se déclinant vers le repos mérité, il passait le flambeau à l’astre de la nuit. Ce dernier avait à peine commencé à darder sa faible lueur parmi les hauts arbres qui enlacent le petit hameau, que l’agitation en lui se faisait de plus en plus forte, autour d’un d’entre eux qui trônait au milieu d’une grande cour. On s’activait à planter le décor propice à l’une des activités des plus remarquables de ce petit hameau, celle au cours de laquelle les êtres humains se transformaient en des ombres bigarrées, projetées de part en part, par un immense feu de bois, autour duquel ils s’attroupaient pour prêter leur ouïe et tous leurs autres sens à celui qui, tel un timonier regentait leurs émotions et imaginations fertiles, par des contes qu’il exhalait. Il les avait reçu lui-même des aïeux, chargé de la mission impérieuse d’en perpétuer l’essence et le contenu, comme socle de la cohésion sociale au sein de cette petite communauté d’êtres humains.

C’est ainsi que le conte et tous les facéties qui entourent sa déclamation par des conteurs patentés, est un des vestiges fondamentaux des civilisations millénaires bantoues et d’autres peuples sur le continent africain. On s’abreuvait aux contes comme les végétaux se désaltèrent de la sève qui remonte des racines, qui les nourrissent et maintiennent leur ancrage à la terre qui les porte. Ce qu’on languit aujourd’hui après ces moments merveilleux où le conte se faisait roi dans nos us et coutumes, berçant délicatement ce lien indéfectible nous unissant à l’ancestralité bienfaitrice. Qu’on ne peut qu’être ravi de les avoir sous les yeux, qui nous replongent dans cet ambiance mirifique de « soir au village », mis en musique par le légendaire Manu DIBANGO et qui malheureusement semble à jamais révolue.

Béatrice MENDO, l’art de conter des histoires comme à l’époque

Béatrice MENDO

Au moins, avons-nous, commis comme par un génie bienfaiteur, un ouvrage, recueil de contes qui s’invitent davantage à être écoutés, qu’à être lus dans l’atmosphère féerique qui leur servait jadis de réceptacle. Il y a longtemps que je languissait après une telle atmosphère, que je l’ai finalement eu, ou presque, en parcourant l’ouvrage : « L’argent n’a pas d’oreilles et autres contes » de Béatrice MENDO.

Dix contes sertis de diamants plusieurs carats, serait-on tenté de dire. Un très bel exercice d’écriture, en fait de transcription en langage scripturale, de ce qui apparaît comme substrats essentiels de l’oralité. Car, si le conte africain se déclame dans l’oralité, plus qu’il ne s’écrit, ici, elle lui donner sa pleine substance qui apparente son écriture à une déclinaison verbale. Tant la simplicité déconcertante du langage, malgré la hauteur soutenue des termes, accompagne la lecture du texte. Une écriture toute en légèreté, qui rend bien compte de la profondeur de tels substrats patrimoniaux. Des contes libellés dans toute la subtilité des tournures de phrases de jeux de mots, parfois du caractère asymétrique de la transposition des éléments idiomatiques, des fois allégoriques, mis en description pour leur faire épouser une certaine réalité. Tout cela donne de la profondeur et de la puissance à l’œuvre. Le contenu de ces dix contes, tels des tableaux de peinture ou des morceaux de musique, en vaut vraiment le détour.

À ce niveau, nous avons aussi bien le texte que les illustrations imagées pour en accompagner l’expression, qui valent elles aussi le détour. La particularité de cet ouvrage réside dans l’évocation de situation et phénomènes mis en scène autour de personnages humains ou zoomorphes, dans des paraboles sobrement construits et doublés de proverbes remarquables pour en dégager la pertinence, ainsi que des leçons utiles. Caractéristique fondamental du conte africain : dégager des leçons utiles à l’appui du récit et ainsi transmettre des valeurs quasi atemporelles. Sauf que cela est fait de façon significativement subtil que cela n’en a pas l’air. En somme, l’auteure peut alors déconstruire des contre-valeurs qui gangrènent la société africaines égarée dans l’hybridité du modernisme occidental aux abois et à contrario, distiller des valeurs pérennes s’appuyant sur leur ancestralité. Chaque conte se présente ainsi comme une ode à la vertu et récrimination pestiférante à des maux à expurger, comme : l’avarice, la morgue, la paresse, la calomnie, la concupiscence… À l’appui du conte écrit, des représentations iconographiques tout aussi subtiles du point de vue esthétique, viennent parachever le travail de visualisation des situations et phénomènes évoqués ou suggérés.

Une écrivaine au cursus bien chargé

Béatrice MENDO

On salue au passage la maestria dont l’auteure a su faire preuve dans cet exercice délicat de faire revivre de tels agrégats, de leur donner une contemporaineté, qui ne leur départissent pas de leur ancestralité. Surtout convient-il de dire quelque mots sur l’auteure ; voici d’ailleurs ce qu’on a pu soutiré à son propos dans le dossier de presse, fort riche en enseignements, comme c’est le cas de ses contes si goûteux :

« Après des études de philologie romane, de communication sociale et de sciences sociales, Béatrice Mendo aujourd’hui fonctionnaire au ministère des finances, écrit comme pour
exaucer la prière de la vie qui voudrait qu’en son honneur des mots soient couchés sur une page. Elle a publié un recueil de nouvelles « La vie se moque d’être aigre-douce » chez l’Harmattan en 2014 et « Le sang de nos prières » chez Le lys bleu en 2018, un roman sur les souffrances
qu’imposent la secte islamiste Boko Haram aux populations dans le septentrion. Elle a participé à un ouvrage collectif « La violence n’est pas que physique » publié chez Adinkra en 2021. Elle explore aujourd’hui le territoire féerique et allégorique du conte, toujours riche
d’enseignements. »

On peut aussi rendre un vibrant hommage à la jeune maison d’édition littéraire, Adinkra, qui se présente ainsi : « ADINKRA est une maison d’édition indépendante, spécialisée dans le livre africain pour enfants, à travers sa propre plateforme digitale d’abonnement en ligne www.adinkra-jeunesse.com qui sera accessible au grand public en début d’année 2022… »

Cependant qu’on peut regretter de n’avoir pas plus d’informations sur les deux auteurs illustrateurs (Paul MONTHÉ & Oswald Seulle), qui ont signé les supports illustrés si expressifs accompagnant le texte écrit et lui donnant des perspectives visuelles remarquables. Sans oublier Armand KEULEU aka Keulion, à qui on doit le visuel graphique qui orne la première de couverture, et qui dans son style caractéristique, traduit bien la complexité du conte africain, mais dont la simplicité déconcertante est déroulée dans ce recueil, autant qu’on perçoit aisément l’allusion à l’oralité par la représentation stylisée d’une oreille, mais qui bien sûr se prolonge à travers des écrits qui peuplent ce magnifique ouvrage.

Que du nectar ! Chapeau bas Béatrice MENDO et à tous ceux qui ont accompagné ce projet !

Vivement, que vive le conte, aujourd’hui comme par le passé !

Suivez l’écrivaine sur Facebook : Béatrice Mendo

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